Les papillons géomètres, Christine Luce


Couverture par Melchior Ascaride

L’histoire : Eve a disparu il y a cinq ans, sans laisser ni corps ni trace.
Enfuie avec un amant, d’après la police londonienne, mais morte selon l’époux inconsolable. En dépit de sa défiance, ce dernier a fait appel à une médium ; contre toute attente, Mademoiselle LaFay possède un réel talent pour joindre l’au-delà et réunit chaque année le couple pour un jour de félicité… sauf cette fois-ci : Eve n’apparaît pas.
En ces temps de misère et de richesse insolente dans la société victorienne, la vie après la mort attise les espoirs des scientifiques. Mary-Gaëtane LaFay et son amie Maisy, deux femmes audacieuses, affrontent leurs frayeurs pour résoudre un mystère entre deux mondes crépusculaires. De l’autre côté, l’Enquêteur poursuit le même dessein. La frontière qui les sépare est plus ténue qu’ils ne l’imaginaient, ce qui les unit, infiniment supérieur. L’affaire Blake révélera une énigme de la taille des univers.

Mon avis : Et un petit Mouton pour bien démarrer le mois, un ! Comme beaucoup, je n’ai pas manqué de remarquer ce petit roman grâce à la belle campagne de communication dont il a bénéficié : annoncé comme LA nouvelle petite pépite de la maison d’édition, il a de suite éveillé mon intérêt. D’autant que la fantasy spirite n’est pas ce que je connais le mieux : mises à part deux-trois références, on pourrait même dire que je n’y entends goutte. C’est donc avec une curiosité non feinte que je m’y suis plongée, regrettant d’avance son format restreint…
Mary-Gaëtane est médium. Loin de servir boniments et fantaisies à quelques clients trop crédules, elle possède en réalité un véritable don… Qui lui permet de réunir, chaque année à la même date, un mari éploré et sa jeune épouse disparue sans crier gare. Mais cinq ans plus tard, à la date cruciale, Eve manque pour la première fois leur rendez-vous. Le veuf, éploré, s’enfuit… Commence alors pour Mary-Gaëtane et son amie Maisy une véritable enquête, qui les mènera bien plus loin qu’elles n’auraient osé l’imaginer…
Et bien ! Pour être prenant, il l’est, le bougre ! Si j’ai trainé durant les cent premières pages, ne trouvant pas le temps de m’y mettre sérieusement, j’ai dévoré la suite d’une traite, un matin avant de partir au boulot. Autant vous dire que ce n’était pas gagné, avec Malo qui me tirait par le pantalon pour que je lâche mon bouquin ! Mais, le fait est que l’auteure a une plume qui nous embarque et nous happe en très peu de temps : l’intrigue est aussi passionnante que l’atmosphère tangible, on s’y croirait vraiment. Tout débute donc avec ce bouleversement : alors que sa séance relève de l’habituel, Mary-Gaëtane, médium de son état, n’arrive pas à joindre Eve, disparue cinq ans plus tôt dans des circonstances mystérieuses. Face à la détresse de son client, notre héroïne va se mettre en devoir de retrouver la disparue, pouvant compter sur l’aide pour le moins… inhabituel : l’Enquêteur, ectoplasme de son état et doté d’un sens de l’à-propos tout à fait certain. Évidemment, vous vous en doutez, tout ceci n’est que le point de départ : Christine Luce nous offre en vérité une intrigue bien plus complexe, faites de mystères et d’interrogations : j’ai lu avec avidité, extrêmement curieuse de voir ou tout cela allait nous mener. Et je dois avouer que j’ai passé un excellent moment ! Je suis vraiment tombée amoureuse de la plume de l’auteure, qui a un style bien à elle : à la fois particulièrement poétique et tout à fait propice au ton pince-sans-rire qu’elle ne manque pas d’employer régulièrement… Autant vous dire que ce fut un régal de dévorer ces deux cents et quelques pages 🙂
Côté personnages, j’ai également apprécié la façon dont l’auteure dressait leur portrait : le roman reste certes trop court pour en dresser un état tout à fait complet, mais ils n’en sont pourtant pas moins crédibles, entre Mary-Gaëtane la décidée, l’intransigeante et pourtant si douce Maisy, le mystérieux Enquêteur et ce cher Monsieur de la Bretelle… J’ai bien eu un faible pour l’Enquêteur, que je vous le dise : c’est d’ailleurs en ce sens que je regrette un petit peu la fin, espérant toutefois que l’auteure n’en a pas terminé avec cet univers : plusieurs questions restent en effet sans réponse, ce qui fut quelque peu frustrant. Au delà de ça… Les papillons géomètres tient ses promesses : c’est un récit foisonnant, bien mené et parfaitement conté, qui a su me captiver en cette période troublée. Si vous souhaitez lire un récit qui ne cède pas à la facilité tout en étant d’une grande qualité, je ne saurais donc que vous conseiller une chose : foncer chez votre libraire… Voilà deux jours qu’il devrait s’y trouver !

En bref, de la fantasy spirite de haut vol, soutenu par un sens de l’intrigue certain et une plume aiguisée : moi, j’ai adoré ! Et vous ?


On en redemande !

 

Brume de cendres, Dominique Douay

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L’histoire : Au sein de la Protée se côtoient des milliards et des milliards d’avatars de la Terre et le Livre est à la fois la mémoire de la Protée et 1e moyen, grâce aux marque- pages, de parcourir cette mémoire, et peut-être de passer réellement d’une Terre à l’autre. Mais une menace existe : les Nuées, qui reviennent à intervalles réguliers détruire des pans entiers de la Protée et qui gagnent en puissance à chaque nouvel assaut. Il y a cependant un espoir : sur une Terre en voie d’anéantissement, un groupe d’humains parvient à résister grâce à d’étranges pouvoirs. Parmi eux, un garçon, Bajo, dont la particularité est de pouvoir se déplacer à l’intérieur de la Protée et qui, au hasard de ses voyages, devra incarner des personnages fort différents, de liquidateur de vieux à rock-star adulée des foules. En passant bien sûr par sauveur de mondes.

Mon avis : Aaaah, Monsieur Douay… Cesserez-vous un jour de me dérouter à ce point ? J’avais découvert l’auteur avec son dernier roman en date, La fenêtre de Diane qui, s’il m’avait beaucoup plu, m’avait également énormément décontenancée : l’univers imaginé par l’auteur est richissime, modelé de mille et une influences que j’ai parfois eu du mal à détecter. Un bon mois après sa lecture, j’en garde encore un souvenir assez ambivalent : à la fois séduite et perdue, j’en étais ressortie les yeux dans le vague. C’est donc avec curiosité que je me suis lancée à l’assaut de son petit dernier : se déroulant dans le même univers que La fenêtre de Diane, Brume des cendres s’apparente davantage à une grosse nouvelle qu’à un véritable roman, de par son format plutôt réduit et ses 200 et quelques pages. Tient-on là un nouvel olni ? Réponse…
La Protée, encore : toutes les Terres possibles sont ici rassemblées, leur mémoire conservée au sein du Livre, planète artificielle autour de laquelle s’est établie une véritable religion. Charge à elle, dès lors, de protéger la Protée de toute atteinte qui pourrait lui être faite… Et une menace existe bel et bien : les Nuées, cette sombre entité dont nul ne connait l’origine, sont en passe de détruire des Terres entières. Nul ne sait comment les vaincre, et pourtant : un groupe d’humains résiste tant bien que mal, à l’aide de mystérieux pouvoirs. Le Sage d’entre les Sages en est certain : là se trouve le remède au fléau…
Hum. Que vous dire ? Une fois encore, le point de départ est génial : comme je vous le disais pour La Fenêtre de Diane, l’auteur s’imagine un terrain de jeu aux possibilités incroyables, au potentiel gigantesque. Nous sautons, avec Brume de cendres, de Terre en Terre, découvrant avec stupeur et incrédulité des mondes aussi farfelus les uns que les autres, et pourtant tous baignés d’un halo noirâtre et pesant, fait de violence plus ou moins assumée. Les idées sont là, excellentes et bourrées d’originalité.
Malheureusement… Pour ma part, l’auteur ne transforme pas l’essai : j’ai trouvé que ce petit roman manquait cruellement de profondeur, de développement. Les pistes sont esquissées aussi rapidement qu’elles sont abandonnées, et je me suis maintes fois sentie totalement perdue, jusqu’à finir par décrocher sur un final qui ne m’a que peu touchée. Les premiers chapitres commençaient pourtant très bien : j’ai vite été happée par cette quête un peu désespérée, admirative de la plume tout à fait particulière de l’auteur. Les pages ont défilé… Et mon intérêt a faibli : je ne m’y retrouvais plus, incapable que j’étais d’entrer en communion avec l’imaginaire de l’auteur. Quelle frustration, alors ! Car j’ai vraiment l’impression d’être passée à côté de quelque chose. Comme si Dominique Douay nous donnait à lire un premier jet, mais que le meilleur restait à venir. On ne peut donc que l’espérer…

En bref, petite déception avec ce court roman qui, pour moi, se contente de survoler une intrigue qui aurait pu être parfaitement prenante. L’auteur s’éparpille, en fait trop : ses premières idées étaient excellentes, et la frustration de ne pas les voir davantage creusées m’a fait passer à côté du reste du récit. Dommage !

 laborieux
Déçue…

Chimère Captive, Mathieu Rivero (Les Arpenteurs de Rêves #1)

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L’histoire : Fraîchement débarquée à Lyon pour ses études, Céleste regrette le climat d’outre-mer et la vie avec son père. Mais les choses commencent à changer le jour où elle découvre qu’elle peut naviguer dans les rêves des autres et les modifier, à l’instar de ses nouveaux colocataires. Si vous pouviez changer les rêves d’autrui, le feriez-vous ? Si vous découvriez un songe qui n’appartient à personne, le visiteriez-vous ? Et comment réagiriez-vous si vous viviez tout cela…
dans la peau d’un gros labrador ?

Mon avis : Quelle lecture… Dépaysante ! Je dois avouer avoir été fort déroutée, pour mon premier Naos : moi qui m’attendais à de la littérature ado tout à fait classique, j’ai été bien surprise… C’était bien mal connaitre les Moutons,  ceci dit : compte tenu de leur catalogue adulte, j’aurais bien dû me douter que Chimère Captive, bien qu’étant décrit comme accessible pour les lycéens, ne concéderait absolument rien en terme de qualité ou de richesse d’intrigue.
Et en matière d’intrigue… J’ai été totalement séduite par le concept à la fois original et profondément intrigant développé par Mathieu Rivero ! Son récit nous fait pénétrer dans le quotidien de quatre jeunes gens : Keo, Mano, Val et Céleste. Alors que le premier est tout à fait normal, les autres sont ce que l’on appelle des arpenteurs de rêves : ils peuvent, à loisir, se promener dans le grand songe, pénétrer dans des rêves qui ne sont pas les leurs et… Les modifier. Si cela est totalement nouveau pour Céleste, qui adopte bizarrement l’apparence d’un labrador dès qu’elle ferme les yeux, ses deux colocataires, eux, sont des habitués. Commence donc pour la jeune fille une véritable initiation, qui la mènera tout droit dans un monde dont elle se croyait définitivement exclue : celui de la magie…
Comme je vous le disais, j’ai tout d’abord été décontenancée. J’ai d’ailleurs eu du mal à me plonger sérieusement dans ma lecture durant toute la première moitié du roman : bien qu’intriguée par ces mystérieux « rêveurs », je ne voyais pas vraiment où l’auteur voulait en venir. C’est qu’il se concentre quasiment exclusivement sur son intrigue, laissant le contexte dans lequel nos personnages évoluent relativement flou. Avant que je comprenne que la magie était, sinon communément admise, du moins reconnue dans ce monde fort ressemblant au notre, il s’est écoulé pas mal de temps. Céleste me paraissait alors accepter avec un peu trop de facilité tous ces bouleversements qui se dressaient face à elle, ce qui m’empêchait de prendre pleinement au sérieux le récit. Le fait que le passé de nos personnages centraux soit totalement -ou presque- occulté m’a également chagrinée : j’aurais tellement aimé en apprendre davantage sur les garçons, ou sur Céleste et sa famille ! Vous connaissez mon besoin d’avoir un background profondément développé…
Et puis… Et puis, je ne sais pas : le déclic s’est fait. Le déclic s’est fait, et j’ai dévoré la seconde moitié du roman : l’auteur jette toutes ses forces dans la bataille, nous offrant un final terriblement mystérieux, laissant entrevoir une suite des plus intéressantes. Les détails visuels (mais pas que !) sur le Grand Songe arrivent enfin, et l’on se plait à visualiser cette terre qui nous est totalement inconnue, mais oh combien séduisante… Et le monde réel devient subitement beaucoup plus intéressant, repassant sans crier gare au premier plan (mais non, je ne vous dévoilerai rien !). Je suis ressortie de ma lecture l’esprit fourmillant de questions, bien décidée à remettre le couvert très rapidement, pour trouver ce qui m’avait échappé. Une lecture dépaysante, donc, mais oh combien intrigante ! Une fois encore, les Moutons nous offrent un récit pétri d’originalité, tant dans la forme que dans le fond : laissez votre curiosité faire le travail, et foncez !

En bref, un récit dans lequel j’ai tout d’abord eu du mal à me plonger, et dont je n’ai ensuite fait qu’une bouchée : Mathieu Rivero nous sert une intrigue tout à fait originale, particulièrement prenante et tout à fait prometteuse. Vivement la suite !

On en redemande
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Les Terres de l’Est, Chloé Chevalier (Récits du Demi-Loup #2)

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Premier tome : Véridienne

L’histoire : Deux ans ont passé. La Preste Mort poursuit ses ravages et la scission entre les deux domaines du royaume, Véridienne et les Éponas, se creuse chaque jour davantage. Aux deux Suivantes, Lufthilde et Nersès, il revient d’œuvrer dans l’ombre de leurs reines pour éviter le pire. Ballottées entre la frivolité de Calvina, les lubies imprévisibles de Malvane et la colère grandissante des comtes et du peuple, l’une comme l’autre peinent à se montrer à la hauteur de la tâche. Tandis que de vieilles querelles de jeunesse se muent peu à peu en dangereux jeux de pouvoir, à l’Est, l’Empereur tourne son regard et ses légions vers le Demi-Loup. Pour Cathelle et Aldemor, la Suivante et le prince renégats, l’heure approche de sortir de l’ombre et, enfin, de prendre leur revanche.

Mon avis : QUE JE L’ATTENDAIS ! Que je l’attendais ce deuxième tome, après avoir dévoré le premier ! J’avais follement aimé cette intrigue à la fois originale et bien menée, mettant en scène des personnages hauts en couleurs et superbement croqués. Je n’ai donc pas attendu longtemps avant de passer à la suite sitôt celle-ci sortie, curieuse de voir ce que ça allait donner… Mais surtout confiante : avec un tel début, cet opus ne pouvait qu’être bon 🙂
Et le fait est : il est même excellent ! Si je ne l’ai pas lu aussi vite que le 1er (et pourtant, ce n’était pas faute de le vouloir), je me suis autant régalé, voir davantage. J’épargnerai aux lecteurs n’ayant pas encore eu la chance de se plonger dans la série la malédiction du spoil en ne vous résumant pas l’intrigue de ce tome-ci : sachez seulement que deux ans ont passé, et que le Demi-Loup est au bord du gouffre. Nous y retrouvons nos deux princesses et leurs Suivantes (sachant que seules ces dernières ont la parole – Cathelle comme narratrice, Nersès et Lufthilde via leurs correspondances mutuelles), ainsi qu’Aldemor (dont nous découvrons -enfin !- l’adolescence tourmentée). L’atmosphère y est plus sombre, et pour cause : les évènements tragiques du 1er tome ont laissé une plaie enflammée et purulente dans tous les esprits, petit peuple et noblesse confondus.
Si Chloé Chevalier avait su attiser en moi les émotions les plus contraires avec son premier tome… Que dire de celui-ci ? J’ai pleuré, pleuré à en perdre haleine, et ce… Plusieurs fois. J’ai frémis, me suis rongé les sangs, ai lu avec avidité, tremblante à l’idée de ce que je pourrais découvrir en tournant la page. Les révélations sont terribles, même si la fin du premier opus le laissait présager : »tu ne leur a donc pas dit ? »… Ces quelques mots lancés par la Reine prennent ici tous leur sens, l’auteure nous assenant une claque… Magistrale. Et elle le fait avec brio : Miss Chevalier est une conteuse née. La moindre phrase, le moindre mot possède une saveur toute particulière, nous donnant la sensation d’être, simplement, parfaitement à sa place. J’ai particulièrement apprécié les longues phases descriptives durant lesquelles elle fait naitre sous nos yeux les paysages des Plaines Jaunes, mais aussi de ces fameuses Terres de l’Est : à travers le périple d’Aldemor (chut, je ne vous ai rien dit !) et de ses mémoires, c’est toute une culture que nous découvrons,  dépeinte avec subtilité et justesse : l’auteure n’en fait jamais trop, parvient à doser merveilleusement chacun des aspects de son roman. Et le résultat est là : nous sommes happés dans un tourbillon d’émotions, entièrement soumis au bon plaisir de l’auteure… Et à sa plume acérée, virevoltante, virtuose.
J’ai conscience de ne pas vous avoir offert, une fois encore, une chronique académique : je l’ai volontairement axé sur les émotions que cette lecture a pu me procurer, car l’essentiel est finalement là : vous faire comprendre que vous avez à portée de regard une perle de fantasy, un ouvrage dans lequel vous plonger à corps (et à cœur !) perdu. Un grand merci aux Moutons pour avoir déniché cette pépite, un grand merci à Melchior Ascaride pour lui avoir offert l’écrin qu’elle mérite… Et un immense merci à Chloé Chevalier pour ces quelques jours hors du temps. Merci, vraiment.

En bref, un deuxième tome qui m’aura laissée pantelante, les yeux humides et le cœur battant : le rythme ne faiblit pas un seul instant, l’intrigue nous emporte sans ménagement et la plume est toujours aussi exaltante. En somme, c’est une merveille que nous avons, bien loin de l’habituel tome transitoire : Chloé Chevalier pèse chacun de ses mots avec soin, tisse sa toile avec une dextérité certaine, et le résultat… Est bel et bien là. COUP DE CŒUR !

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Coup de cœur !

La fenêtre de Diane, Dominique Douay

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L’histoire : Aux confins de la galaxie dérive une planète artificielle, Le Livre, dont la fonction est de conserver, tout au long de ses interminables galeries que parcourent les marques-pages, l’histoire de toutes les Terres qui composent la Protée. Ces déplacements ne sont cependant pas sans risques : en témoignent les fantômes errant dans les profondeurs du Livre, voyageurs imprudents ou intelligences artificielles.
Je m’appelle Gabriel Goggelaye et je vis bien longtemps avant qu’on ne découvre Le Livre. Pour moi, il y a une Terre et une seule. Des personnages fantomatiques, il m’arrive d’en voir. Certains obéissent à la Voix, d’autre pas. En face de mon bureau, il y a une fenêtre, et derrière cette fenêtre, il n’y a rien. Un jour, je briserai l’une des vitres et je pénétrerai dans ce lieu qui n’existe pas.

Mon avis : Attention… Olni ! Cela fait bien longtemps que je n’étais pas tombée sur un roman m’ayant déroutée à ce point. Comme beaucoup, c’est à l’occasion de l’intervention de l’auteur dans La grande librairie que j’ai découvert ce roman (c’est en fait ma collègue qui m’en a touché deux mots, de manière tout à fait convaincante, faut-il le préciser), tout à fait intriguée par ce résumé fort mystérieux. Ajoutez à cela qu’il fut sélectionné pour le GPI 2016… Et vous comprendrez pourquoi je n’ai pas perdu de temps pour me le procurer.
Commencé en milieu de semaine dernière, ses trois cents pages m’ont occupée durant de longues heures : une fois encore, c’est un ouvrage à la fois exigeant et dense que nous offrent Les Moutons électriques, dans lequel il ne faudra pas se plonger en dilettante : soyez tout à votre lecture ou ne soyez pas, au risque de vous perdre, vous aussi, dans les méandres du Livre… Malgré tout, je ne pourrais le comparer à un Manesh ou un Même pas mort : relevant davantage de la SF, La Fenêtre de Diane est en outre plus… décousu, si j’ose dire. L’intrigue y est en effet tout sauf linéaire (bien que ce ne soit pas le cas dans les deux autres également, même si c’est dans une toute autre mesure), l’auteur alternant passé et futur, narration principale et secondaire… Ne vous avais-je pas dit qu’il fallait être concentré ?
Parlons-en, justement, de l’intrigue. Elle met en scène le Livre, cette planète mystérieuse conservant trace de toute la Protée, autrement dit de toutes les Terres ayant ou pouvant exister. Les hommes ont appris à s’y déplacer, à l’aide de marques-pages pouvant leur faire visiter n’importe quel espace-temps de cette infinité de mondes. Mais l’affaire n’est pas sans risque : trois hommes ne se connaissant ni d’Eve, ni d’Adam, vont ainsi se retrouver bloqués sur l’une de ces Terres, pouvant s’y déplacer (aussi bien dans l’espace que dans le temps) à loisir mais ne pouvant en aucun cas la quitter. Chacun poursuivra donc son propre chemin, avec l’espoir de pouvoir, un jour, quitter ce fil qui les retient…Et c’est ainsi qu’arrive notre personnage principal : Gabriel Goggelaye, homme un peu « fade » s’il en est mais possédant l’immense qualité de pouvoir voyager dans le temps, modifier à loisir le présent en plus de guérir les maux les plus délicats (sans en être conscient, du moins au début). C’est donc lui que nous allons suivre principalement, sur le chemin de son initiation…
Lâcher-prise : je crois que c’est une notion que l’on devra absolument avoir à l’esprit avec ce roman, pour l’apprécier à sa juste valeur. Admettre que l’on ne comprend pas tout, tout de suite. Admettre que l’auteur a choisi de construire son livre tel qu’il assemblerait un puzzle, à ceci près qu’il ne commence pas par les bords, mais par le milieu. Admettre que les méandres de son intrigue seraient bien moins mystérieux et, disons-le, séduisants, si l’on cherchait à tout prix à les exposer en pleine lumière. Son récit est hypnotique, à la lisière entre plusieurs genres, ne ressemblant à aucun autre roman que j’ai pu lire jusqu’à présent. Je n’y ai pas trouvé ce que j’attendais (ah, les idées préconçues !), mais bien davantage : une fenêtre sur un monde multiple, changeant, une fenêtre sur une expérience à la fois unique, déstabilisante, et profondément passionnante. A relire, sans conteste !

En bref, une lecture qui me restera longtemps en mémoire, pour son côté profondément déroutant et unique !

On en redemande
On en redemande !

L’épée de l’hiver, Marta Randall

Epee hiver

Traduit par Nathalie Serval

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L’histoire : Dans le pays glacé de Cherek, lord Gambin de Jentesi va mourir et le chaos menace. Durant les quatre décennies de sa toute-puissance, Gambin a tenu sa province d’une main de fer. Tandis que complotent ses quatre héritiers possibles, le peuple de Cherek observe avec inquiétude les péripéties de la passation de pouvoir. Car si la puissance de Gambin passe tout entière à ses héritiers, Cherek risque de voir compromises les promesses d’un avenir meilleur et de retomber dans l’obscurantisme. Dans cette atmosphère empoisonnée, un tissu d’intrigues se tisse autour de Lyeth, femme lige du seigneur de Jentesi, qui déteste l’homme cruel qu’elle a servi.

Mon avis : Et un grand merci à Melchior Ascaride, pour cette magnifique couverture ! Il n’y a pas à dire, j’adore le travail de ce monsieur : c’est à la fois épuré et d’une grande sensibilité, tout en symbole. J’AIME ! C’est lors des Imaginales que j’ai craqué pour ce titre, succombant une fois de plus aux sirènes des Indés de l’imaginaire : de la fantasy avec un soupçon de steampunk, avouez que c’est plutôt intrigant ! Ne connaissant absolument pas l’auteure (son roman étant pourtant considéré comme un classique mineur de la fantasy américaine des années 80), je tenais là l’occasion d’enrichir quelque peu ma culture tout en passant, j’en étais intimement convaincue, un bon moment…
Le Cherek est en proie à la plus vive des perturbations : son Seigneur, Gambin, est sur le point de mourir… Et la succession prend des allures de parcours du combattant. Déterminé à laisser son vice et sa cruauté s’exprimer jusqu’au bout, il se refuse à désigner le moindre successeur, observant avec délectation ses quatre héritiers potentiels comploter à qui mieux-mieux. Au milieu de ce fouillis, Lyeth. Cavalière et femme ligne de Gambin, qu’elle déteste par dessus tout, la jeune femme ne va pas tarder à se retrouver mêlée à ces intrigues qu’elle abhorre par dessus tout : car qui détient l’allégeance de la Cavalière s’empare du même coup de la Couronne…
Qu’on se le dise : ce n’est pas parce que ce roman est relativement fin (235 pages pour un Mouton, ça fait quand même du texte !) qu’il s’expédie en quelques heures : Marta Randall nous offre ici un récit dense et captivant, qui nous tient en haleine jusqu’au tout dernier instant. Dans l’incapacité de lire beaucoup la semaine passée, j’ai préféré le savourer, picorant ça et là des miettes de cet ouvrage à la fois original et particulièrement bien écrit, totalement sous le charme de cette atmosphère à la fois glacée et enfiévrée. La faute en revient, en grande partie, à Lyeth : cette héroïne atypique m’a complètement bluffée, qu’on se le dise. Ayant lu Les filles de l’orage quelques jours auparavant, je n’ai pas pu m’empêcher de faire le parallèle avec Bluebell, cette espèce de brute épaisse qui ne m’avait que fort peu attendrie : Lyeth fait elle aussi partie de ces femmes au caractère bien trempé, plus à l’aise avec une dague dans la main qu’avec un ouvrage de crochet. Et pourtant, pourtant… ! Quelle différence ! Quelle sensibilité dans ce personnage ! Une sensibilité qui se devine plus qu’elle n’est livrée de but en blanc, une sensibilité à vif, taillée à coups de serpe et tout en aspérités. Un personnage foutrement intéressant, donc, et particulièrement bien construit : impossible de nier le talent de portraitiste de l’auteure.
Petit coup de cœur également pour Emris, ce jeune garçon déboulant dans le récit dès les premiers instants : outre le fait de porter comme patronyme le deuxième prénom de Malo (quel bon goût, Miss Randall !)(avec un Y, en ce qui concerne le notre), son insolence irrésistible m’a fait fondre. Menant une quête que beaucoup pourraient juger impossible, il avance aux côtés de Lyeth avec une détermination sans faille, qui ne peut que forcer notre admiration : ce petit bonhomme n’est pas prêt de s’en laisser compter, voilà qui est dit.
Côté intrigue, c’est particulièrement prenant : jeux de pouvoir, manipulations et complots sont évidemment au menu, nos héros se débattant comme ils peuvent au milieu d’un nid de serpents… En y laissant des plumes, forcément : j’ai retenu mon souffle et senti mon cœur s’affoler aux pires moments, happée au possible par cette toile d’araignée grandiose. La plume de l’auteure, très affutée, nous immerge dès les premières lignes : entre descriptions grandioses, envolées lyriques et dialogues d’une authenticité frappante, on s’y croirait pour de bon.
Mention spéciale, enfin, pour l’univers : si l’inspiration est majoritairement médiévale, il est vrai, les touches de steampunk parsemant le roman sont extrêmement appréciables : j’ai beaucoup aimé la rencontre de ces deux genres que l’on tient habituellement éloignés l’un de l’autre. Le Cherek étant un peu à la croisée des chemins, oscillant entre obscurantisme et progrès, ce pari fait par M. Randall était particulièrement malin… Et porte tout à fait ses fruits : on en voudrait davantage 🙂
En résumé, L’épée de l’hiver m’aura fait passer un très, très bon moment. Je ne savais pas précisément à quoi m’attendre, et j’ai été agréablement surprise par la qualité de la narration et la présence presque tangible des personnages principaux. Encore une fois, c’est une réussite pour les Moutons !

En bref, un roman à la croisée des genres qui nous embarque dans les méandres d’une passation de pouvoirs des plus mouvementée… Et l’on aime ça : c’est vraiment, vraiment bien écrit, très bien pensé, et les personnages… Fiou !

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Véridienne, Chloé Chevalier

Veridienne

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L’histoire : Au bord de l’implosion, le royaume du Demi-Loup oscille dangereusement entre l’épidémie foudroyante qui le ravage, la Presse Mort, les prémisses d’une guerre civile, et l’apparente indifférence de son roi. Les princesses Malvane et Calvina, insouciantes des menaces qui pèsent sur le monde qui les entoure, grandissent dans la plus complète indolence auprès de leurs Suivantes. Nées un jour plus tard que les futures souveraines auxquelles une règle stricte les attache pour leur existence entière, les Suivantes auraient dû être deux.
Elles sont trois. Et que songer de la réapparition inopinée du prince héritier, Aldemor, qu’une guerre lointaine avait emporté bien des années auparavant ? Avec lui, une effroyable réalité rattrape le château de Véridienne, et le temps arrive, pour les Suivantes et leurs princesses, d’apprendre quels devoirs sont les leurs.

Mon avis : aurais-je une seule déception avec le catalogue des Moutons ? Si ce n’est jamais à exclure, ce jour n’est manifestement pas encore arrivé ! Véridienne est tout simplement EXCELLENT, en gras et en majuscules. Tout à fait différent des autres romans que j’ai pu lire jusqu’ici, il met au premier plan le relationnel entre des personnages à la psychologie riche et parfaitement creusée, se situant dans un univers alternatif à consonance médiévale. Autant vous dire que… J’ai adoré, bien évidemment !
Dans le royaume du Demi-Loup, chaque -futur- souverain se voit doté d’un Suivant : né un jour plus tard que le futur régent, son existence, sacrée, lui est entièrement dédiée. Lufthilde est ainsi attachée aux pas de Calvina, héritière de la région des Éponas, tandis que Malvane, princesse de Véridienne… Est dotée de deux Suivantes, suite à la négligence de son père : Nersès et Cathelle. Alors que les Éponas font sécession, Calvina et Lufthilde sont contraintes de se réfugier à Véridienne, où la guerre civile menace. Mais les cousines, jeunes, n’ont que faire des ces problèmes d’adultes. Entre ces écervelées au visage d’ange et un roi démissionnaire, le peuple du Demi-Loup ne jure que par le retour d’Aldemor, héritier en titre et parti en guerre depuis bien longtemps. Et pourtant, on se demande… Le remède n’est-il parfois pas pire que le mal ?
Avec ce premier tome, Chloé Chevalier nous offre un récit choral : bien que mis en forme par Nersès et Lufthilde, nous y trouvons des journaux des trois Suivantes, ainsi que d’Aldemor. Leur but est simple : livrer avec le plus d’honnêteté possible un témoignage exhaustif afin que le lecteur -et les générations futures- comprennent comment le royaume a pu  en arriver là. Mais là, où ? Et bien, justement…
Ce récit est passionnant. À la fois parce que Chloé Chevalier prend le temps de nous dresser un paysage politique des plus complets (et perturbé, on ne va pas se mentir), mais aussi parce qu’elle met plus que tout l’accent sur des personnages centraux extrêmement charismatiques mais, surtout, très crédibles. A-t-on vraiment l’impression d’avoir des êtres de papier face à nous ? Pas la moindre seconde : avec sa plume légère, aérienne et particulièrement évocatrice, l’auteure nous immerge promptement dans son roman aux multiples facettes. J’ai aimé suivre nos cinq héroïnes, même si j’ai parfois -souvent, pour certaines- eu envie de les secouer très fort, et de leur mettre un peu de plomb dans la cervelle. Ne sont-elles pas les héritières de ce grand royaume qu’est le Demi-Loup ? Pour autant, et assez paradoxalement… Leur ingénuité ne les rend que d’autant plus crédibles. Ce sont avant tout des enfants, qu’il s’agisse des princesses ou de leurs Suivantes. Des princesses dont l’éducation fut avortée avant d’avoir commencé, davantage laissée à elles-mêmes qu’autre chose. Je dois avouer avoir eu une tendresse toute particulière pour Nersès, première Suivante de Malvane, qui m’a semblé ne jamais dévier du chemin qu’elle s’était fixée. Lufthilde et Cathelle m’ont également beaucoup touchée, notamment par la sincérité de leurs sentiments, au crépuscule du roman. Quant à Malvane et Calvina… Leurs personnages, complexes, ont provoqué en moi une foule de sentiments contraires. L’une comme l’autre ont pu faire à la fois preuve de la plus grande violence tout en restant extrêmement fragiles, et je n’ai su que les plaindre, les admirer et les blâmer en même temps, compatissant pour leur entourage bien peu à même de réfréner leur impulsivité dévastatrice.
Aldemor, lui…a touché une corde sensible en moi : cet enfant contraint de grandir trop vite, devenu un homme tourmenté, hanté par ses propres démons et écrasé sous le poids d’une culpabilité gigantesque… J’ai ouvert des yeux ronds et retenu mon souffle, quand l’auteure nous a dévoilé la vérité. Et ma gorge s’est serrée, serrée à en étouffer.
Qu’il s’agisse des personnages centraux ou secondaires (pensons notamment au Roi et à la Reine), j’ai aimé le fait que Chloé Chevalier s’éloigne de tout manichéisme pour lui préférer un subtil jeu de nuances, nous empêchant d’aimer absolument un personnage ou, à l’inverse, de le détester complètement. Sans être parfaits ou méprisables, ils sont… Humains, simplement.
L’on est donc totalement embarqué dans ces multiples destins auxquels est inextricablement lié celui du royaume, ne cessant de se demander jusqu’où tout cela le -nous- mènera. Chloé Chevalier joue avec nos sentiments en faisant preuve d’une aisance déconcertante, et je me dois de saluer la performance : pour un premier roman, c’est parfaitement réussi ! Il me tarde d’ailleurs d’en lire la suite, qui ne devrait plus tarder, fort heureusement (oui, je ne vous ai pas parlé de la fin… Mais je m’étais promis de ne pas insister sur la sadisme dont Miss Chevalier a fait preuve !). Que la pluie vous soit donc clémente, mes petits, et à bientôt !

En bref, un premier tome tout à fait captivant : le jeu sur les personnages est tout à fait réussi, et Chloé Chevalier nous offre une fresque aussi bien familiale que politique absolument fascinante. Si l’on rajoute à cela un écrin tout bonnement magnifique (saluons Melchior Ascaride pour le prix obtenu aux Imaginales, récompensant son magnifique travail pour l’identité des Moutons Électriques ! Et la couverture du deuxième tome est tout aussi merveilleuse ❤️), je vous le demande : que vouloir de plus ?

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Coup de cœur !