Et nos yeux doivent accueillir l’aurore, Sigrid Nunez

* Je remercie les éditions Rue Fromentin pour m’avoir permis de découvrir ce titre *

Traductrice : Sylvie Schneiter

L’histoire : New-York, 1968. Pour Georgette George, la narratrice, l’entrée à l’Université est une véritable libération, presque un soulagement. Elle laisse derrière elle une petite ville ravagée par la crise économique, une mère envahissante, des hommes violents et une famille désunie. Sur le campus, sa colocataire, Ann Drayton, vient d’un tout autre horizon. Dès son plus jeune âge, elle a connu le luxe, les cours d’équitation, les voyages en Europe. Mais, tout comme Georgette, elle rejette son milieu d’origine, ses parents, son vrai prénom (Dooley qu’elle juge trop « sudiste » et « esclavagiste ») et son pays : « nous voulons que l’Amérique regarde ses crimes en face » explique-t-elle avec rage. Même cette colocation est le résultat de son engagement politique : Ann a demandé à vivre avec une étudiante issue d’un milieu modeste, bénéficiant d’une bourse. Entre les deux jeunes filles, c’est le début d’une amitié passionnée, placée sous le signe d’une influence mutuelle.

Mon avis : Quand les éditions Rue Fromentin m’ont contactée à propos de Et nos yeux doivent accueillir l’aurore, m’appâtant honteusement avec un avis des plus flatteurs émis par J. Courtney Sullivan (auteure de Maine, que j’avais adoré), mon sang n’a fait qu’un tour : il me le fallait ! Pouf, un petit mail et quelques jours plus tard, le voici dans ma PAL. Et entre mes mains ! Même si ce n’est pas mon « type » de roman à proprement parlé, c’est un genre qui possède l’étrange faculté d’attiser mon intérêt dès la lecture du résumé. Mais cela ne m’empêche d’avoir, à chaque fois, quelques appréhensions. Pour le coup, elles étaient justifiées : dire que ma lecture fut aisée serait… exagéré. J’ai mis un certain temps avant de m’y plonger bel et bien et, à plusieurs reprises… j’ai été larguée. D’autant plus que le sujet n’est pas vraiment… exaltant. Comprenez par là que j’aurais du mal à qualifier cette lecture de « bonne », dans le sens où les propos de l’auteure sont souvent durs, parfois choquants, même. Mais ne vous trompez pas : je ne regrette absolument pas d’avoir lu ce livre, bien au contraire : cette lecture fut particulièrement intéressante, enrichissante, même. Pas « bonne », en raison du sujet, mais… Bref, vous avez saisi l’idée ^_^
Georgette et Ann ont un point commun : elles cherchent toutes deux à se détacher de leur milieu d’origine. Pas avec la même brutalité, ni avec la même conviction, mais le fait est là. Georgette, elle, est issue d’un milieu défavorisé. Le père absent, la mère violente, les cris, les pleurs, les coups, elle ne connait que trop bien. Son entrée à l’Université est donc pour elle un soulagement immense, au petit goût de liberté. Ann Drayton, à l’inverse, vient d’un milieu particulièrement aisé. Consciente à l’extrême de l’époque dans laquelle elle vit, elle n’en ressent qu’avec plus de force les inégalités qui règnent, et dont elle rend ses pairs responsables. Engagée politiquement, bien décidée à bouleverser l’ordre établi, ce petit bout de femme implacable fait ainsi preuve d’une haine féroce envers la bourgeoisie et a décidé de rompre tous les liens qui l’y rattachaient. Son plus grand regret ? Ne pas être née pauvre et noire… Pour Georgette, c’est l’incompréhension. Pour beaucoup d’autres également, d’ailleurs. Au fil des soirées passées à discuter, les deux jeunes filles vont se découvrir, s’apprivoiser, se comprendre. Jusqu’à ce que, des années plus tard, une violente dispute les sépare. Pour Georgette, il est l’heure de vivre… Vivre au sein d’une époque tourmentée, bien loin des idéaux « Peace & Love » que l’on ressortira des années plus tard…
Violent. S’il n’y avait qu’un mot pour décrire ce roman, ce serait celui-ci. Meurtre, viol, racisme, passages à tabac, drogue… Rien ne nous est épargné. Qu’elle est loin, la vision édulcorée de cette période que l’on a eu et sur laquelle on a fantasmé durant toute notre adolescence ! Sigrid Nunez décortique tout, nous impose la réalité des choses, et le choc est parfois rude : ses mots sont percutants, sa plume incisive. De nombreuses fois, je me suis surprise à retenir mon souffle, assommée par ce que je venais de lire. Une bonne claque, voilà l’effet que m’a fait cette lecture.
J’ai trouvé ce côté « brut de décoffrage » accentué par la narration à la première personne : l’auteure s’efface complètement derrière son personnage central. Je n’ai pas pensé un instant au fait que je n’avais qu’une fiction entre les mains, et non un témoignage : les flash-back récurrents, les propos parfois désordonnés… Je n’aurais pas été plus étonnée que ça d’avoir Georgette en face de moi, me racontant son histoire tout en tricotant un pull. J’ai d’ailleurs beaucoup apprécié sa personnalité, son évolution : bien plus douce que Ann, je l’ai trouvé également bien plus abordable. Ann, à l’inverse, m’a presque… intimidée. Pendant la première moitié de ma lecture, je me sentais un peu en… porte-à-faux, vis à vis d’elle, me retrouvant complètement dans les sentiments de Georgette à son égard : j’étais à la fois perplexe et étrangement attirée par cette personnalité hors du commun. Plus le récit avance, et plus on la cerne, mieux on la comprend. Jusqu’à la fin, où ne reste que le regret de ne pas avoir compris plus tôt. Je me suis d’ailleurs fait la réflexion qu’une relecture avertie serait intéressante : quelle tour prendrait-elle ?
Vous l’aurez peut-être compris en lisant cette chronique, j’ai énormément de mal à parler de cet ouvrage. Je ne sais pas, je suis quelque peu… désemparée. Voilà, c’est le mot : ce roman m’a laissé désemparée. Perplexe. Démunie. Comment, pourquoi, je serais bien en peine de vous le dire. Ce que je sais, c’est que cette lecture fut forte, intense, en raison de son sujet totalement nouveau pour moi. Sigrid Nunez s’en est joliment sorti et, bien loin de plonger dans le pathos, nous offre un tableau saisissant et réaliste d’une Amérique trop souvent fantasmée. Impossible de résister au pouvoir de ses mots, de sa plume, à l’émotion qui s’en dégage, poignante, brusque. A découvrir !

En bref, une lecture saisissante, qui m’aura tenu en haleine pendant une bonne semaine. Les mots sont justes, le ton est dur, mais l’ensemble possède une richesse rare : celle d’un livre qui vous donne matière à réfléchir, vous permet de voir le monde autrement.

 
On en redemande !

Pour marque-pages : Permaliens.

16 Commentaires

  1. Ca me parait pas mal, je note 🙂 !

  2. Je ne connaissais pas et ta chronique donne envie donc merci :)!

  3. Et bien j’ai envie de dire… Why not ? 😀

  4. J’aimerai bien avoir autant de mal que toi pour écrire des chroniques aussi belles !
    (Le commentaire bis !)

  5. Ce livre me tente énormément, il faut absolument que je le lise bientôt !

  6. J’avoue que j’ai un faible pour le titre… Tellement poétique… Tu me trouble aussi je dois dire avec ces sentiments contradictoires que l’on sent dans ton avis, mais qui donne envie de découvrir les dessous de ses personnages.

  7. C’est fou, mais à première vu, j’avais éliminé ce livre de mes lectures potentielles, mais ton avis de lecture à bousculer mes a priori, je suis intriguée.. Je note le titre 🙂

  8. Au début de ta chronique je pensais « non, merci » mais maintenant, je sais pas. Il m’a l’air pas mal du tout finalement…

  9. Deuxième chronique positive que je lis à propos de ce roman, tu accentues mon envie de l’avoir 🙂

  10. Ping :Bilan du mois de janvier -

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *