Haro sur la loi « Anti-Amazon » !

Mes petites fraises des bois,

Vous n’êtes pas sans savoir qu’une vague de mécontentement a agité le monde du livre il y a quelques jours. Cris du cœur, fulminations virtuelles, rien ne semblait suffisant pour manifester sa désapprobation. Au cœur de tout cela, la proposition de loi adoptée à l’unanimité par le gouvernement (le sort du livre transcende l’opposition des partis !) jeudi dernier, visant à interdire aux librairies « virtuelles » le cumulatif des -5% sur le prix du livre et la gratuité des frais de port. Principale « librairie » visée : Amazon, bien entendu. Pour beaucoup de lecteurs, ce fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase : piètre tentative que celle-ci pour sauver les librairies physiques, qui ne conduirait manifestement qu’à pénaliser le lecteur ! Vu ainsi, je peux comprendre que cela vous donne envie de réagir comme cela :

Ou comme ceci :

Puisque la cause est entendue, pourquoi diable faire un énième article là-dessus ? Et bien, tout simplement pour vous expliquer ma vision des choses. Car, cette loi… Sans la voir d’un œil particulièrement favorable, ne me semble pas être une aberration pour autant. Je ne suis pas là pour critiquer les défenseurs d’Amazon, et pas là non plus pour fustiger les rares décisions prises par ce gouvernement quelque peu bancal, croyez-le. J’aimerais simplement… mettre à profit ma formation pour faire avancer le débat. Un peu.

Amazon, c’est quoi ? Un géant américain spécialisé dans la distribution de biens culturels, mais pas que : vêtements, produits de beauté, nourriture pour gerbilles… Bref, une version remastérisée de La foir’fouille, à laquelle on aurait greffé un Sephora, une Fnac et un Truffaut. Voire un Mr. Bricolage. Et ce déluge de produits en tout genre a prouvé son efficacité depuis bien longtemps : qui, aujourd’hui, peut se targuer de n’avoir JAMAIS reçu un paquet issu des entrepôts « Amazoniens » ?
Jusqu’à il y a peu (je dirais… environ un an), j’achetais moi aussi régulièrement chez Amazon. Très régulièrement. Et puis, je suis tombée amoureuse du métier de libraire. Et j’ai décidé d’arrêter d’acheter chez Amazon, de lui préférer des libraires physiques. Pas toujours indépendants, d’accord, mais tout de même. Parce qu’on pourra dire ce que l’on veut, Amazon est en train de les écrabouiller tranquillement, du bout du pied. Et, malheureusement, c’est totalement compréhensible… Qui aurait envie de faire dix kilomètres -ou plus- pour aller dans une librairie où il y a des chances que l’on ne trouve pas ce que l’on est venu chercher, quand on peut recevoir chez soi un paquet bien ficelé, en un temps record ? Tout cela sans prendre en compte le caractère du-dit libraire, parfois pédant, prétentieux et profondément intolérant vis-à-vis des goûts littéraires de chacun. Vous avez été nombreux à dire « avoir été dégoutés » des librairies physiques à cause de leurs employés. Le problème, c’est que pour un libraire incompétent, il y en a dix charmants et prêts à tout pour vous faire partager leur amour du métier. En privilégiant envers et contre tout Amazon, il est possible que certains passent à côté…
Je suis récemment tombée sur une de ces passionnés. La librairie qu’elle tient est minuscule, je suis quasiment certaine de ne pas y trouver le livre que j’ai en tête. Et pourtant, pourtant… Je m’y rends plus souvent qu’en Fnac. Pourquoi ? Parce que c’est un plaisir de parler avec elle, parce que les recommandations d’Amazon n’arrivent pas à la cheville de ses recommandations à elle. Un livre me fait envie, mais il n’est pas en rayon ? Qu’importe, je lui passe commande. Et j’irais le chercher le samedi suivant : ce n’est pas comme si j’allais manquer de lecture en l’espace d’une semaine. Cette librairie, elle est a dix kilomètres de chez moi. Et comme la route est très fréquentée, je mets souvent plus de vingt minutes pour l’atteindre. Mais le fait est là : j’aime y aller, j’aime le métier de libraire, et je serais franchement dépitée s’il venait à disparaitre. Alors, prendre la voiture pour me rendre dans cette librairie, c’est mon petit plaisir à moi. Bien plus agréable que de farfouiller sur internet, je trouve.
Mais que vient faire Amazon là-dedans, et pourquoi cette loi ? En pratiquant la gratuité des frais de port en sus des -5%, Amazon contourne habilement la loi Lang, loi encadrant le prix du livre. Pour le lecteur, nous sommes d’accord, c’est génial. Pour les autres libraires, un peu moins. Oui, c’est de la concurrence déloyale, tout simplement parce que tous les acteurs du livre ne peuvent pas se permettre de faire l’impasse sur les frais de port. Expliquez moi vous, lecteurs, quels avantages vous avez à aller dans une librairie physique, dans de telles conditions ? Et pourtant, cette fameuse proposition de loi qui agite tant les esprits, n’est pas là pour « sauver » les libraires. Soyons honnêtes : ce n’est pas parce que les frais de port seront payants que vous vous précipiterez chez le libraire du coin. Non, cette loi remet simplement les choses à plat. Peut-être aurait-elle pu creuser plus avant, sur l’évasion fiscale du géant américain, par exemple. Mais dans un contexte où la Fnac se meurt, où les Virgin ont tous fermé et où les différentes librairies Chapitre sont mises en vente, elle tombe tout de même à point nommé.

Tout cela pour vous dire que, moi, je ne la trouve pas si nulle, cette loi. Mais peut-être est-ce mon opinion pour la simple et bonne raison que, justement, j’ai le choix. Et bien oui, j’ai le choix, et j’ai personnellement décidé d’encourager les autres circuits de vente du livre. Parce que, quand j’ouvrirai ma librairie, je préfèrerai ne pas entendre des choses du genre « Vous n’avez pas ce livre ? Tant pis, je le commanderai sur Amazon ». Après, je conçois parfaitement que l’on puisse préférer faire ses achats sur internet. Se chicaner ainsi me parait totalement puéril, et les libraires devront fatalement faire évoluer leur métier pour répondre aux demandes de leur clientèle. Mais ce n’est pas en leur mettant la tête sous l’eau qu’ils vont y arriver. L’amour du livre devrait fédérer, et non diviser comme c’est le cas aujourd’hui. Peut-être suis-je un peu bisounours sur les bords, mais je crois que c’est possible.

Bouch’.

Pour marque-pages : Permaliens.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *